Débat



par Marshall Auerbach, William K. Black, Jack Blum, Gary Dymski, Barkley Rosser, Jr, Paul Davidson
Langue : français - Traduction : Debate

Paul Davidson

Je suis entièrement d’accord avec ce qui a été dit à propos des économistes qui faute d’élaborer eux-mêmes leurs données, se fient à celles que leur fournissent les comptables. Cela en dit long sur la qualité des études économétriques, surtout lorsqu’il est question de PIB ou de PNB !

J’ai également trouvé très convaincante l’analyse de Barclay Rosser. Nous ne divergeons, je crois, que sur un point : le Glass-Steagall Act. Celui-ci a été voté parce que les banques, depuis les années 1920 et même avant, s’étaient lancées dans toutes sortes de pratiques curieuses. Avec une marge de 5%, par exemple, n’importe quel établissement pouvait devenir un fonds spéculatif. Vous apportiez 5% et vous empruntiez 19 fois la somme ; c’est l’une des raisons pour lesquelles le marché a fini par s’effondrer.

Le Glass-Steagall Act a mis fin à cette situation en imposant une séparation très stricte entre les banques de dépôt et les banques d’investissement. Désormais, les banques, avant de consentir un prêt, devaient procéder à une étude de risque prenant en compte, notamment, les garanties et le comportement bancaire du client. Et une fois accordé, le prêt devait figurer sur les comptes jusqu’à ce que le client ait remboursé ou soit en défaut de paiement.

Aujourd’hui, la situation est totalement différente. Avec la titrisation, les risques deviennent sans importance, car ils circulent de main en main. On peut choisir d’être soit banquier, de faire ces prêts non liquides et de les garder jusqu’au bout parce qu’on ne peut pas les vendre, ou d’être assureur. Le but était de créer un marché secondaire pour les prêts immobiliers. Vous avez parlé des années 1960, mais le système bancaire parallèle a commencé dans les années 1970, quand nous avons autorisé les comptes rémunérés selon le marché à créer des dépôts qui circulent par chèques. Puis, en 1987, la Réserve fédérale a autorisé les holdings bancaires à réaliser jusqu’à 25% de leurs revenus en prêts collatéraux . Et finalement le barrage a cédé en 1999, lorsque le Glass-Steagall Act a été abrogé. A une époque, personne ne pensait devoir garder un prêt immobilier pendant plus de 30 jours ; c’est ce qui est à l’origine de nos difficultés.

Qui est responsable de l’abrogation du Glass-Steagall Act ? On a l’habitude d’en accuser le sénateur Phil Gramm. Mais comme l’a récemment signalé le Wall Street Journal, n’ayant pas réuni suffisamment de voix, il a demandé à un lobbyiste de Citybank d’appeler Sandy Weil , qui s’est adressé directement à la Maison Blanche. Trois jours plus tard, Clinton a convaincu les Démocrates pourtant réticents et l’affaire était réglée. Il est difficile de savoir précisément qui a convaincu le Président d’aller dans cette direction. Mais Robert Rubin a démissionné la semaine suivante et a rejoint Citybank…

 

Bill Black

Permettez-moi d’ajouter que les banquiers essayent depuis au moins quarante ans de se sortir des activités bancaires. Le problème, c’est que le métier de banquier n’est pas drôle. Il faut garantir des prêts immobiliers. Il faut déterminer si l’emprunteur remboursera. Il faut vérifier ses comptes, et dire non la moitié du temps. C’est coûteux et fastidieux. Et combien peut-on facturer tous ces services ? Si c’est un prêt vraiment bien garanti, vous n’allez pas faire de gros bénéfices. Les opérations de routine sont informatisées, personne ne fait d’argent là-dessus. Au cours des années 1970, les banquiers ont décidé de se lancer dans l’aventure de la titrisation. Et elles se sont totalement désintéressées de l’activité bancaire.

J’ai pris conscience de tout cela en 1974, lors d’une réunion à San Francisco au cours de laquelle le trésorier de Bank of America m’expliquait à quel point cette stratégie était géniale. Jusqu’alors, Bank of America était une banque locale. Elle proposait des prêts immobiliers à des gens ordinaires. Mais comme me l’a expliqué mon interlocuteur, c’était une activité très peu rentable. Les unes après les autres, toutes les banques qui avaient des activités de crédit se sont désengagées, au point de sous-traiter leurs opérations de trésorerie à des fonds monétaires institutionnels. Nous avons donc d’un côté des banques qui ne veulent plus remplir de fonction sociale, et de l’autre une société confrontée au fait que personne ne se charge des garanties. Pour être plus précis, ceux qui étaient censés s’en charger ont fait de l’argent en trafiquant les comptes ; ils ont acheté des titres sans avoir aucune idée des prêts qu’il y avait derrière, et les banques ont touché pour cela des sommes extravagantes. Cela ne peut plus continuer.

 

Barclay Rosser

Je voudrais répondre à Paul, et en partie compléter les commentaires de Jack. Selon moi, ce n’est pas tant la nature des banques d’investissement qui pose problème que les faibles marges de financement et l’absence de supervision. Dans un système bancaire fortement dérégulé comme le nôtre, cela pose forcément un problème. Je voudrais citer l’exemple du Canada, où de nouvelles régulations ont été appliquées aux banques. Je ne sais pas si la même chose pourrait être faite aux Etats-Unis, mais j’ai le sentiment que nous sommes dans la bonne direction. Franchement, je préfère voir Morgan Stanley et Goldman Sachs assurer des missions de banque commerciale que de les voir poursuivre leurs anciennes activités.

 

Bill Black

Mais quel est le pouvoir des régulateurs ? Que savent-ils des activités des banques ? Et de quels moyens disposent-ils ? Leur action a pour seul effet de mettre le gouvernement fédéral encore plus en difficulté.

 

Barclay Rosser

Est-ce en rétablissant le Glass-Steagall Act que l’on résoudra le problème ?

 

Bill Black

Non, le problème est bien plus vaste, et c’est pourquoi je dis qu’il faut regarder le monde tel qu’il est. Je ne pense pas qu’il faille réinventer la roue, ni qu’il soit nécessaire de créer de nouvelles agences. Nous devons nous interroger sur les limites de notre système de régulation, identifier ses faiblesses, et essayer de comprendre pourquoi les personnes chargées de la gestion des risques ne peuvent pas faire leur travail.

 

Gary Dymski

Barclay, votre réflexion sur les prêts hypothécaires participatifs est intéressante, mais on peut également imaginer, si on leur en donne la capacité, que les gouvernements locaux prennent eux-mêmes en charge le logement dans leur circonscription. Ils savent ce que coûtent les chantiers laissés à l’abandon, et ils savent aussi ce que cela signifie quand la police n’arrive plus à faire face aux problèmes d’un quartier. Il y a une question que j’aurais aimé poser à Bill Black, concernant les moyens de lutter contre la fraude. Ne pensez-vous pas qu’un moyen de limiter les risques de fraude pourrait être de restreindre les lieux où les échanges de titres peuvent avoir lieu ? Par où faut-il commencer ?

 

Bill Black

Un bon moyen de prévenir la fraude est de surveiller de très près la formation des bulles. Nous l’avons fait entre 1984 et 1987, alors que nous assistions à une bulle de l’immobilier commercial. Notre démarche a payé, et je crois qu’il vaut mieux travailler comme nous l’avons fait que de se servir de la politique monétaire. Nous avions compris que la bulle reposait sur des schémas Ponzi. C’est l’arme favorite de tous ceux qui cherchent à optimiser une fraude comptable. Il suffit de les additionner pour que la bulle prenne de l’ampleur et que de faux signaux soient envoyés aux marchés.

L’une des meilleures choses à faire est donc de chercher le talon d’Achille des schémas Ponzi, à savoir la croissance. Nous avons freiné la croissance, et cela a permis d’éliminer tous les schémas Ponzi. Il y en avait environ trois cents. L’autre chose à faire, c’est de repérer les comportements étranges. Pour être plus précis, nous nous intéressons aux actifs qui n’ont aucune valeur immédiatement vérifiable, parce qu’il est bien plus facile de les faire gonfler, de créer de faux résultats comptables et de dissimuler les véritables pertes.

 

Jack Blum

Je voudrais revenir aux biens de consommation. Peut-être ne le savez-vous pas, mais avant qu’un contrat de marchandises puisse faire l’objet de transactions, la Bourse doit l’approuver, la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) doit le valider.

Certains ont donc eu l’idée de délocaliser leurs activités vers des zones offshore, et cela a donné naissance à des entreprises comme Refco, qui a depuis fait faillite. Les contrats pétroliers non régulés sont nés de là. Des manipulations invraisemblables ont eu lieu dans ce cadre, effectuées par des gens comme Bernie Kornfeld et quelques spéculateurs russes, et c’est à eux que l’on doit d’avoir vu le baril de pétrole passer en l’espace de trois mois de 140 à 60 dollars. Et pourtant personne, absolument personne ne veut y regarder de plus près parce que la CFTC est un lieu où l’on peut facilement être embauché dès lors que l’on dispose d’une lettre de recommandation émanant d’une société de courtage.

 

Barclay Rosser

Je ne vois pas très bien où est le désaccord. Je pense qu’une solution relativement simple consisterait à interdire certains instruments financiers comme les prêts in fine ou les prêts à amortissement négatif. J’ai compris que la bulle de l’immobilier allait éclater lorsque j’ai lu dans le Washington Post, début 2005, qu’une majorité des prêts émis dans l’agglomération étaient des prêts in fine, des hypothèques avec paiement des seuls intérêts. Cela montrait bien que la situation nous échappait. Mais comme le montrent la plupart des précédents historiques, même quand les gens savent que la bulle va éclater, ils continuent sur leur lancée, profitant d’une situation qui leur permet de gagner de l’argent.

 

Marshall Auerback

A propos des fraudes, il me paraît intéressant de noter que le FBI semble s’intéresser de près à Fannie Mae et Freddie Mac. Comme souvent lorsque le FBI s’en mêle – souvenons-nous du Watergate – cela pourrait avoir des conséquences imprévues. Je me demande donc si cette enquête ne pourrait pas déboucher sur de véritables mesures. J’aimerais avoir votre avis à ce sujet.

J’ai une question qui s’adresse plus particulièrement à Barclay Rosser, et qui concerne le débat autour du « mark to market ». J’ai vu comment fonctionnent certains dérivés de crédit. On nous dit que l’obligation pourra être conservée sur les comptes de la banque jusqu’à échéance, et que l’on évitera ainsi la délicate question de l’évaluation en prix de marché. Le problème est que nous avons bien souvent affaire à des dérivés de dérivés. Il n’y a pas de marge de liquidité précise pour ces produits, et je ne sais pas non plus comment les évaluer avant échéance. Voilà selon moi le vrai problème. J’aimerais avoir votre point de vue.

 

Barclay Rosser

Marshall, vous demandez s’il est difficile de modifier le « mark to market » ou si c’est le « mark to market » qui est difficile ? Je suis d’accord avec vous, ces dérivés de dérivés sont très difficiles à évaluer. Nous savons même que certaines personnes qui les émettent ignorent comment les évaluer. Ce sont des questions très complexes, auxquelles je n’ai malheureusement pas de réponse à apporter.

 

Jack Blum

Je voudrais réagir à ce que vous disiez à propos de Fannie Mae et Freddie Mac. J’ai été consulté comme expert dans le cadre de la procédure lancée contre les anciens dirigeants. C’était un cas classique de fraude comptable au sommet. La commission des opérations en bourse n’a pas enquêté sur les dirigeants. Elle s’est contentée de dire que la comptabilité était entièrement fausse, mais n’a pris aucune mesure. Comme je l’ai dit, le FBI a fait comme s’il s’agissait d’une simple affaire de vol. C’est ce qui se passe dans de nombreux cas. Rien n’a été fait pour identifier le vrai problème. Ce qui est vrai, c’est que l’on peut placer des agents à l’intérieur d’Al-Qaida, mais que c’est plus difficile à faire à l’intérieur d’une entreprise.

 

Bill Black

Vous n’allez pas me croire : Le FBI a eu pendant plusieurs années en Virginie une équipe spécialisée dans la fraude sur les prêts. Je le sais parce que je me suis occupé d’un cas de prêt entièrement falsifié où l’on faisait signer tous les papiers à des immigrés non anglophones. Nous avons fait venir l’agent qui avait enquêté sur cette affaire et lui avons demandé pourquoi les coupables n’avaient pas été poursuivis. Il nous a répondu qu’aucun procureur n’avait voulu se saisir de l’affaire parce que personne n’avait perdu d’argent…

Ce qui est vrai également, c’est que l’agence a revu ses priorités : bon nombre d’agents spécialisés dans le crime en col blanc ont dû se reconvertir dans le contre-terrorisme. Ceux qui restent ressemblent à des lutteurs de sumo occupés à faire de la broderie…

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Traduit de l’anglais par Laurent Bury et revu par Emmanuel Fournier.

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