Conclusion de George A. Papandreou

A la conférence « TheThe Financial Crisis, the US Economy, and International Security in the New Administration », novembre 2008

by George A. Papandreou
Language : French - Translation : George A. Papandreou’s Concluding remarks

Je partage la profonde inquiétude que vous inspire la crise financière, qui a commencé ici à New York et s’est étendue au reste du monde. En tant que président de l’Internationale socialiste, j’ai d’habitude beaucoup de mal à mentionner mon titre aux Etats-Unis sans provoquer la stupeur. J’ai ressenti un changement lors de ma dernière visite. Ce jour-là, Wall Street s’était effondré. Quand je me suis présenté à une soirée de bienfaisance, une dame m’a dit : « Il nous faudrait plus de gens comme vous, ici, aux Etats-Unis ». Un peu plus tard, j’ai senti que j’étais en bonne compagnie lorsque Barack Obama a été accusé d’être socialiste.

En toute franchise, je suis très fier d’être à la tête de ce mouvement, qui a eu par le passé des leaders comme Willy Brandt ou François Mitterrand. Notre mouvement représente plus de 160 partis à travers le monde, de l’Amérique latine à l’Asie. Pourtant, depuis plusieurs décennies, l’ordre mondial est dominé par le programme néo-libéral et néo-conservateur, qui a en horreur les expressions comme justice sociale, équité, responsabilité démocratique, transparence, solidarité, plan de relance, régulation des marchés, allocations chômage, juste répartition de la richesse, ou développement durable. Nous sommes donc à la fois surpris et ravis de voir que ces termes sont de nouveau à la mode.

Résoudre la crise financière n’est certainement pas une question technique, même s’il est très important d’en envisager les aspects techniques. Selon moi, il s’agit fondamentalement d’une tâche politique, qui concerne les choix fondamentaux du XXIe siècle. Nous devons résoudre la crise actuelle en donnant le pouvoir aux citoyens, aux populations, à la société, et en permettant à nos institutions internationales d’affronter des défis dont la dimension est planétaire.

Les institutions internationales sont importantes, mais elles ont besoin de légitimité, il leur faut les pouvoirs nécessaires. Qui sont les acteurs de la gouvernance mondiale ? C’est une question fondamentale pour un nouvel équilibre géopolitique. Et que signifie une gouvernance démocratique à l’échelle mondiale ? A moins de faire le pari d’une une aristocratie éclairée gouvernant le monde, nous avons besoin d’un changement démocratique pour parvenir à une gouvernance qui garantisse la participation des sans grade, des pauvres, des classes moyennes, des petites et moyennes entreprises, et des forces productives ; nous avons besoin d’un changement qui établisse démocratiquement de nouvelles priorités à l’échelle planétaire et permette une utilisation durable de nos ressources communes.

« Résoudre la crise financière n’est pas uniquement une question technique, mais essentiellement un problème politique »

Quand nous pensons aux institutions internationales, qu’il s’agisse du FMI ou d’une autre qu’il nous faut inventer, nous devons nous rappeler que ces institutions sont fondées sur un ensemble de règles, qui peuvent paraître techniques en apparence, mais derrière lesquelles se trouvent des principes et des valeurs communes. J’ai souvent participé au dialogue des cultures et des religions, qui est guidé par l’idée qu’il existe des valeurs communes. En Grèce, comme ministre des affaires étrangères, j’ai eu de nombreuses occasions de travailler avec la Turquie. Comme vous le savez, j’habite une partie du monde où existe une grande diversité culturelle et religieuse : il y a des orthodoxes, des catholiques, des juifs, des musulmans, et cela depuis des siècles. Et je crois réellement qu’il nous faut établir un ensemble de principes fondés sur nos valeurs communes, tout en respectant bien sûr la diversité, qu’elle soit politique, culturelle ou économique. Cet équilibre est crucial. De ce point de vue, je pense que l’expérience européenne est importante ; nous avons pu unir des cultures et des traditions politiques très diverses et les faire fonctionner ensemble, en tant qu’Etats-nations au sein d’un système coordonné. De nouvelles règles doivent émerger qui permettent à la démocratie de s’exprimer non plus seulement à travers des institutions politiques, mais également à travers des institutions économiques. C’est un de nos défis : permettre aux institutions démocratiques de mieux faire face à la mondialisation.

Prouesses technologiques, richesse, innovation, savoir et créativité : les ressources de l’humanité sont immenses. Pourtant, nous nous sentons souvent impuissants. Notre génération, et celle qui suit, doivent affronter des problèmes d’une complexité inouïe. Le changement climatique de grande ampleur, lié à la consommation d’énergie fondée sur le carbone, les pandémies anciennes et nouvelles, la pauvreté, les armes, la drogue, le trafic d’être humains qui génère des bénéfices bien supérieurs au PIB de beaucoup de pays… Autant de questions qui pourraient être réglées si nous accomplissions des efforts concertés, coordonnés, à l’échelle mondiale.

Au lieu de cela, nos problèmes sont aggravés par la crise financière, qui a révélé de nombreuses dérives : la stupéfiante concentration des richesses entre les mains de quelques-uns, la concentration du pouvoir médiatique, la concentration du pouvoir politique, et la dégradation de nos institutions démocratiques.

C’est un défi pour la démocratie. Nos institutions ont été mises aux services d’intérêts particuliers. L’Etat, les marchés, la politique ont été pris en otages. Aujourd’hui, nous avons pour ainsi dire un Etat-providence réservé aux riches et aux puissants.

C’est dans cet esprit que j’ai invité Joseph Stiglitz à faire partie de la commission que nous avons créée pour trouver une réponse à la crise financière. Nous avons produit un rapport provisoire où nous déclarons avoir besoin d’une coopération accrue pour affronter les conséquences de cet échec spectaculaire des marchés non régulés, pas seulement aux Etats-Unis mais dans le monde entier. Les marchés sont gelés, la récession commence, et notre devoir est de ne pas penser uniquement à Wall Street. Si nous voulons sauver les banques, il faut le faire de manière à sauver d’abord le droit à l’emploi, à la retraite, à l’éducation et aux services de santé, bref de manière à renforcer l’économie réelle. La régulation doit être radicale, elle doit permettre de rétablir le contrôle public des marchés, et mettre fin aux excès de la spéculation et de la cupidité qui nous ont menés où nous sommes aujourd’hui.

Deuxièmement, nous devons éviter de glisser dans la récession, en maintenant et en renforçant les systèmes de protection sociale, en soutenant les travailleurs, en assurant les entreprises productrices, en évitant les licenciements, et en essayant de maintenir au maximum notre capacité de production. Nous devons également continuer à aider les pays moins développés et faire preuve de solidarité au-delà de nos frontières.

Troisièmement, nous avons besoin d’investissements – et notamment d’investissements publics – afin de stimuler nos économies et donner naissance à un nouveau modèle de croissance verte. C’est surtout en temps de guerre que l’on mobilise les ressources ; notre défi est de montrer que nous pouvons également le faire en temps de paix. J’irais jusqu’à dire que nous pouvons évoluer soit vers le développement durable, soit vers le conflit et la guerre. La justice sociale, la solidarité et le développement durable, ou la barbarie planétaire : telle est l’équation qui s’offre à nous.

Aucun pays n’accomplira cela seul, mais les Etats-Unis ont un rôle clef à jouer, pour trois raisons. Ils sont en grande partie responsables du désordre actuel. D’autre part, même les Etats-Unis ne peuvent échapper à l’interdépendance mondiale. Et enfin, il y a une nouvelle administration qui va s’attirer un grand respect, et donc une grande légitimité à travers le monde. Mais elle ne pourra pas agir par la force ; elle ne pourra agir que par l’exemple : la diplomatie préventive plutôt que la guerre préventive, la mondialisation pour le peuple et par le peuple, des marchés au service des hommes.

Je vois la victoire de Barack Obama comme un espoir pour la démocratie, en Amérique bien sûr, mais également dans le reste du monde. Une nouvelle page est sur le point d’être écrite, et elle ne doit pas être écrite à la hâte. Votre rôle en tant qu’économistes, en tant qu’économistes progressistes, sera crucial dans la rédaction de ces nouvelles pages de notre histoire.

  •  

Traduit de l’anglais par Laurent Bury et revu par Emmanuel Fournier.

On the same subject